Dire qu’elle avait pensé qu’une telle annonce adoucirait quelque peu toute la rancœur que démontrait Carlton à son égard… Elle n’aurait pas pu plus se tromper ! Car loin de l’estomper, celle-ci ne fit que l’exacerber. D’un autre côté, à quoi d’autre aurait-elle pu s’attendre venant de la part de Carlton ?
« Et moi qui avait pensé que cela te ravirait de te savoir sur la liste des potentiels héritiers de la famille. Mais c’était apparemment sans compter ton attitude d’enfant gâté. Sache que c’est d’ailleurs celle-ci qui m’a fait renoncer à te placer en première position. Crois-tu vraiment que l’on puisse régler les affaires de la famille à coups de caprices ?! »
Agacée par le comportement si infantile de Carlton, elle soupira longuement mais consentit tout de même à répondre à sa curiosité, assez légitime il fallait l’avouer. Mais c’était surtout qu’elle se délectait d’avance de la réaction de ce dernier.
« Et pour te répondre, il ne s’agit pas de ‘il’ mais de ‘elle’. Ta tante Elisabeth n’a au moins pas le défaut de venir sans cesse se plaindre de mon comportement envers elle. »
Même si celle-ci en avait hélas bien d’autres… Mais Abigaelle avait depuis longtemps renoncé à trouver chez ses enfants ou petits-enfants des raisons qui auraient pu faire sa fierté, malgré leur apparente perfection. Elle devait donc se contenter de ce qu’elle avait à disposition. Le choix se trouvant particulièrement restreint et difficile.
C’est ainsi qu’elle se retrouvait une nouvelle fois à écouter Carlton dégorger toutes ses récriminations. L’exercice se révélait souvent long et fastidieux mais comme à chaque fois, elle le stoppait net dès qu’il s’agissait de Gillian.
« C’était en effet une preuve de ma confiance en toi Carlton. Je ne te permets pas de douter de cela. Tout comme je ne te permets pas de douter de la possibilité que tu puisses parvenir à être à la tête de la famille. Rien n’est encore décidé. Je ne fais que commencer à m’intéresser à la succession. Après tout, il faudra bien y songer un jour et il est vrai que je commence à ressentir la fatigue de mon âge. »
D’ailleurs si Carlton pouvait parfois l’amuser, ses crises de colère la fatiguaient aussi énormément. D’autant plus lorsque celui-ci se lançait dans l’exercice difficile des menaces. Car depuis le temps celui-ci aurait déjà dû comprendre que c’était elle qui menaçait et non l’inverse.
Loin de s’offusquer, elle le laissa donc faire, jugeant ses propos comme le ferait un précepteur face à son élève. Pour finalement grimacer de déception. Décidément Carlton avait encore bien des choses à apprendre et elle allait s’assurer de bien le lui faire comprendre !
« Bien, maintenant que tes piètres menaces ont été faites, reviens t’asseoir veux-tu ? Nous avons encore à parler. Et nous allons déjà commencer par nous intéresser à celles-ci. »
Le ton était professoral et n’aurait admis aucun refus. Ce fut d’ailleurs sans attendre davantage qu’elle commença la ‘leçon’.
« Tu apprendras Carlton que les menaces sont un moyen de pression à n’utiliser que si tu te sais inattaquable en tous points. Dévoiler ce que je t’ai confié à Suzie sous le couvert des rumeurs ? Mais est-ce là les méthodes qu’un banquier se doit d’employer ? Est-ce là la réputation professionnelle que tu cherches à obtenir ? Moi qui pensais que ton travail te tenais à coeur… Quant à cette rumeur qui entacherait notre nom, aurais-tu oublié que tu portes le même patronyme ? Et que donc tu te verrais éclaboussé par ce que tu aurais toi-même lancé… Vraiment Carlton, je me demande parfois à quoi tu penses, ou même si tu penses tout court d’ailleurs… »
Pourtant le sourire qu’elle affichait à ce moment-là aurait été presque indulgent. Elle s’en expliqua d’ailleurs bien vite.
« Mais je peux comprendre que sous la fougue de la jeunesse, tu puisses trouver excitant de me voir presque mise à terre. Il est cependant dommage que tout soit dans le ‘presque’. »
Mais comme si cette leçon ne suffisait pas à elle seule à prouver sa bêtise à Carlton, elle l’attaqua sur un autre sujet qui l’intriguait depuis quelques temps. D’autant que celui-ci avait lui-même lancé une perche bien trop belle pour qu’elle ne l’utilise pas. Après tout Carlton se trouvait être joli garçon, pour qui aimait le genre prétentieux et Dieu sait si les bals regorgeaient de jeunes dindes roucoulant après ce genre de spécimen, et celui-ci ne lui avait encore jamais présenté la moindre demoiselle. Ni même –et cela était beaucoup plus suspect- évoqué la moindre d’entre elles dans une de leurs conversations.
« Mais dis-moi puisque tu parles d’exaltation, aurais-tu une quelconque liaison que tu nous cacherais ? Je saurais tout à fait comprendre que tu ne veuilles pas nous imposer une jeune personne hors de notre condition, car c’est malheureusement là le cas de bon nombre de jeunes gens de ton âge avant qu’ils ne reviennent à de plus sages résolutions. Mais un tel silence… C’est intrigant. »
Et comme chacun savait, Abigaelle aimait bien avoir réponse à tout. Notamment lorsque quelque chose l’intriguait.


